Louis, SVE, Bosnie

Dobar dan, je m’appelle Louis, et je vais vous parler d’une des plus chouettes aventures que j’ai vécue, il y a 4 ans : le Service Volontaire Européen en Bosnie-Herzégovine.

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J’ai fêté mes 22 ans à Stolac, petit village avec peu d’habitants coincé entre les montagnes du sud du pays. Honnêtement, avant d’y être je situais ce pays quelque part entre la Namibie et l’Australie. Je me rappelle dire à mon coordinateur de l’ADICE de l’époque : « je veux du dépaysement, du choc culturel, sortir de l’Europe! », et il m’avait répondu avec un sourire « oh tu verras, tu l’auras ton choc culturel… Tu pars dans les Balkans! »

Après les paperasses, les adieux aux copains et 35h de bus Paris-Sarajevo,  je suis arrivé dans le village que je ne trouvais même pas sur Google Map : dobroveci u Stocu (« bienvenue à Stolac »). Très fière, traditionnelle, traversée par la bleue rivière Bregava, Stolac est riche d’un passé terrible de moins de quinze ans, qui a anéanti souvenirs, prospérité et amitiés; aujourd’hui les traces de la guerre, terminée en 1995, sont encore bien visibles.

J’y suis resté 6 mois, où je suis effectivement passé par les phases émotionnelles de cette courbe qu’on te distribue en réunion préparatoire à l’ADICE : découverte, admiration, surprise, colère, ennui, beaucoup d’ennui (mais dans le bon sens du terme, je n’ai jamais eu autant de temps à moi ailleurs), tristesse, angoisse et bonheur simplement… Ce ne sont pas que des mots, quand on y est.

Je travaillais au sein de l’association Orhideja, qui se donnait comme mission de réparer un peu les esprits dans ce village meurtri par son passé, en redonnant une fierté à tous, sans différence d’ethnicité ou de religion. Ce vaste objectif s’opérait donc par l’écoute des mémoires des grandes personnes, organisation d’activités pour les enfants, construction d’une auberge, confection et vente de produits locaux, aides aux petits cultivateurs, …

Je m’occupais surtout de la partie éco-tourisme, la raison pour laquelle l’association avait retenu ma candidature. Mais en réalité, il m’est arrivé plus souvent de surveiller la cuisson des fruits séchés pendant la nuit, de vendre nos productions (confitures, thés, fruits séchés etc) sur les marchés de Sarajevo ou de préparer des animations pour les enfants. J’étais assisté par Bashia, ma chère collègue polonaise avec qui on s’est vraiment démené ; il y a tout à faire en Bosnie, tant que c’est dans la bonne humeur.2

A posteriori, je dois dire que ce programme m’a été plus qu’utile, à une époque où voyager me semblait la seule chose qui vaille le coup. J’ai connu des gens formidables avec qui je suis encore en contact, appris le bosanski (la langue yougoslave, quoi), développé mes capacités en développement touristique, gouté à ce « balkan style » si exaspérant et amusant à la fois, rempli mon quota d’aventures montagnardes et humaines, et compris que la timidité et la passivité c’est bon pour les morts. Tant qu’on le peut, autant vivre sa vie à fond !

Pourquoi je conseillerai un SVE dans les Balkans ? Il y a cette petite particularité non-négligeable qui fait que tous les volontaires SVE des pays balkaniques (une dizaine de pays, quand même) sont mis en contact par des séminaires et des réseaux sociaux. Il est donc très facile de se retrouver à Belgrade pour passer le nouvel an, d’être logé au Monténégro ou en Albanie, ou bien d’héberger des amis polonais ou suédois de passage dans mon chez moi bosnien.

L’esprit de liberté qui souffle encore sur les Balkans connait évidemment les contre-courants de la corruption, de la globalisation et des haines ancestrales, mais comme partout il faut aller de l’avant et ne pas se miner sans raison.
Mon aventure balkanique s’est terminée par un accident en montagne qui m’a valu un  rapatriement pur et simple à Lille, dur retour à la réalité. La Bosnie m’avait évité des adieux difficiles en m’expédiant illico à la maison. Mais c’était où chez moi, finalement ? Je ressentais une dette envers ce pays qui m’avait tant offert, ses mosquées sous la neige, ses trains nocturnes, ses cafés noirs et sa musique enivrante. Alors j’y suis retourné deux mois plus tard. Pour m’expliquer avec ma montagne (Badanj, allez la saluer si vous passez dans le coin), mais aussi pour revoir une petite amie que j’avais laissée là-bas et qui a partagé ma vie pour les 9 mois qui ont suivis.

Je suis aujourd’hui ethnologue à Mayotte, petit caillou français dans l’océan Indien, où je travaille avec les pêcheurs du coin sur la protection du lagon. Rien à voir avec la Bosnie ? C’est vrai, mais l’état d’esprit est toujours le même. Mon médecin m’a dit avant mon départ « vous ne pourriez pas partir dans un pays normal, pour une fois ? ». Non. J’aime trop cet instinct de survie qui prend le contrôle en moi à mon arrivée dans un pays si différent, goûter d’autres manières de vivre, accepter qu’on ne peut pas avoir d’opinion sur le monde entier… C’est plutôt le monde entier qui se fait une opinion sur nous, tout dépend de nos actes et de notre capacité à faire vivre notre personnage dans l’adversité.

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